Le film s'ouvre sur une chanson. Une guaracha de 1937 signée Guillermo Rodríguez Fiffe, « Bilongo », que toute l'île connaît par cœur, et son refrain : « Kikiribú mandinga ». Dans le parler populaire cubain, l'expression sert à dire que c'est terminé. Que quelqu'un est mort. Kepa Acero en a fait le titre de son nouveau film, et il n'existait pas de meilleur nom pour cette histoire. Parce qu'à Cuba, le surf aurait dû mourir cent fois. Il est toujours debout.
Une planche, un suspect
Pour comprendre, il faut remonter aux années 90. L'URSS s'effondre, et Cuba coule avec elle : c'est la « Période spéciale », une crise économique totale. Des milliers de Cubains fuient vers la Floride sur tout ce qui flotte, une porte, un pneu, une chambre à air. Depuis, dans ce pays où l'océan est d'abord une frontière, un type qui rame vers le large sur un objet flottant n'est pas un sportif. C'est un fuyard en puissance.
Alors pendant des décennies, la police sort les surfeurs de l'eau. Officiellement, aucune loi n'interdit le surf; il flotte dans une zone grise, ni autorisé, ni reconnu. Mais les autorités se méfient des sports nautiques et, plus encore, de tout matériau qui pourrait servir à quitter l'île. Comme le résume Frank Gonzáles Guerra, la figure du surf cubain, dans le documentaire Havana Libre : à Cuba, pour surfer, il faut essayer d'être invisible.
Ce Frank-là, gamin, a commencé sur un morceau de tôle de toiture arraché à un immeuble en ruine près de chez lui. Puis il a appris tout seul à fabriquer ses planches avec des portes de frigo récupérées, sculptant la mousse isolante à la râpe à fromage, dans son salon transformée en atelier. Détail qui dit tout de l'ironie cubaine : le spot de référence de La Havane, La Setenta, casse sur un reef juste en face de l'ancienne ambassade russe. Les gamins de la Calle 70 ont appris à surfer devant le bâtiment soviétique.
Et le plus beau, c'est comment ils ont découvert le surf. Le surfeur Arnan Perez Lantigua l'a raconté à SURFER : la bande est tombée sur Airborne, un vieux film américain des années 90 essentiellement consacré au roller, où traînaient quelques séquences de surf. Ça a suffi.

Le voyage sans plan de Kepa
C'est cette île que Kepa Acero est allé chercher. Le Basque a passé vingt ans à traquer les vagues les plus improbables de la planète, caméra à la main, mais cette fois, ce n'est pas une vague qu'il cherchait. « Fui sin un plan fijo », dit-il : parti sans itinéraire fixe. Dans KIKIRIBU, 19 minutes produites par Oxbow, filmées avec Susana Zayas et montées par Jon Aspuru, le trajet se construit avec les gens croisés en route. C'est exactement ce qui rend le film si juste.
Le vrai Cuba se révèle d'ailleurs moins à l'eau que dans les transports. Quinze heures de bus. Puis vingt-quatre heures d'attente pour en attraper un autre. Des files interminables pour du carburant, le diesel a disparu depuis que les accords avec le Venezuela se sont grippés, alors les taxis qui avaient converti leurs moteurs à l'essence roulent, et les autres attendent. Et il y a Oscar, et sa Peugeot de 1974 : moteur de Lada, boîte de Volga, différentiel d'une américaine dont plus personne ne connaît la marque. Vingt ans qu'il la répare tous les mois. Cette voiture Frankenstein, c'est le surf cubain en une image.
À Boca de Yumurí, un village de pêcheurs à l'embouchure du fleuve, à l'est de Baracoa, un local raconte à Kepa comment tout a commencé chez lui. Un jour, quatre étrangers débarquent et se jettent à l'eau avec leurs planches. Lui reste sur le sable à regarder, incapable de comprendre comment on tient debout là-dessus. À leur retour, il pose la question. Ils lui expliquent, puis repartent. Et quand ils reviennent, ils lui laissent trois planches. Aujourd'hui, les gosses du village se relaient : il faut sortir de l'eau pour prêter sa planche au suivant. « Comme les vagues sont bonnes, il ne veut pas sortir », sourit-il. « Alors je dois l'appeler pour que l'autre puisse y aller aussi. »

Près de La Havane, c'est encore plus brut : les gamins vont chercher leurs planches sous les poubelles, littéralement. Certains surfent sur des plateaux de pupitres d'école arrachés en classe — le bois était bon. Alejandro, lui, a commencé à sept ans, poussé par son frère. Même système D que Frank, une génération plus tard.
Une île absente de la carte
Le plus fou dans tout ça ? Il n'existe toujours pas de fédération cubaine de surf. L'ISA, l'instance mondiale, compte 117 fédérations membres ; aucune n'est cubaine. Aux ISA World Surfing Games, où 61 nations étaient réunies en 2025, l'Angola et le Vanuatu faisaient leurs débuts, jamais un seul surfeur n'a concouru sous le drapeau cubain. Pas de surfshop, pas d'importation, pas d'industrie : tout le matériel entre dans le pays dans les bagages des visiteurs, ou naît de la débrouille.
Il y a bien eu une victoire. Quand le surf devient sport olympique en 2016, la communauté menée par Frank et Yaya Guerrero, l'une des toutes premières surfeuses de l'île, devenue le porte-voix de la scène féminine, s'engouffre dans la brèche et arrache à l'État la reconnaissance du surf comme « activité récréative ». C'est tout le sujet de Havana Libre. Et en juillet 2017, le Smithsonian les invite à Honolulu pour son culture lab ʻAe Kai : des surfeurs cubains à Hawaï pour la première fois de leur vie, shapant une planche devant le public d'un musée américain pour plaider la cause de leur sport. Le geste de survie devenu performance.

Les planches passent encore de main en main
Frank, lui, a fini par partir. Les étagères vides, les files de huit heures pour manger : rester n'était plus une option. Mais avant, il avait mis sa fille sur une planche, dans l'eau même où la police venait le chercher. Et à La Havane, les planches continuent de passer de main en main. Le surf cubain a survécu au départ de ses pionniers, comme il a survécu à tout le reste.
C'est ça que Kepa tient entre les mains, et il le sait : pas juste une histoire, une preuve. Tant qu'il y aura des vagues, il y aura des gens pour les surfer, même sans fédération, sans planches, sans rien.
Le film est en ligne, gratuitement. KIKIRIBU, 19 minutes, à voir absolument. Et si l'histoire vous embarque, foncez sur The Cuba Unknown, le court-métrage produit par la WSL et présenté par Shaun Tomson, puis sur Havana Libre, le documentaire des mêmes réalisateurs. Trois films, une seule leçon : le surf n'est jamais aussi vivant que là où on lui interdit d'exister.

KIKIRIBU – Kepa Acero & Susana Zayas / Oxbow

