Elle avait promis, écrit-elle. Des années plus tôt, à la fin d'une relation qui l'a, dit-elle, consumée et détruite, Noah Klapp avait prévenu Alan Cleland Jr. : si elle apprenait un jour l'existence d'une autre victime, elle raconterait toute la vérité sur ce qu'elle avait vécu avec lui.

Le jour de ses 23 ans

Le lundi 12 octobre 2026, elle a 23 ans. La veille, la World Surf League a suspendu, à titre provisoire, un surfeur du Championship Tour pour des accusations liées à une soirée privée à Tahiti, en août. La WSL ne donne aucun nom. La presse surf, elle, en donne un : Alan Cleland Jr., celui à qui elle avait fait cette promesse. Les accusations, selon plusieurs médias, concernent une adolescente.

Le jour même, Noah Klapp publie quatre captures d'écran sur son compte Instagram, sous son nom. Elle y raconte avoir subi, au fil d'une relation d'environ un an commencée alors qu'elle avait 17 ans, des violences physiques, sexuelles et psychologiques de la part d'Alan Cleland Jr. Elle y explique pourquoi elle s'est tue. Et elle conclut par cinq mots en capitales, adressés à lui : « I MEANT I WOULD TALK. »

Il faut poser le cadre tout de suite. Noah Klapp est une surfeuse professionnelle allemande, née en Espagne, installée en Californie, championne du monde ISA des moins de 16 ans en 2019 à Huntington Beach. Alan Cleland Jr. est le premier surfeur mexicain à avoir disputé des Jeux olympiques (Paris 2024, à Teahupo'o) et le premier Mexicain qualifié sur le Championship Tour. Il est présumé innocent. Son histoire à elle et l'affaire de Tahiti sont deux dossiers distincts. Contacté par plusieurs médias, il n'a pas répondu publiquement à ce jour.

Cet article ne raconte pas Alan Cleland. Il raconte une promesse tenue, et ce qu'elle coûte.

Noah Klapp devant sa peinture
Noah Klapp devant sa peinture· Instagram Noah Klapp

Ce que dit la WSL, et ce qu'elle ne dit pas

Le communiqué de la WSL, publié le dimanche 11 octobre, tient en six phrases. Il confirme qu'un compétiteur du Championship Tour masculin 2026 a été suspendu, la ligue disant avoir été informée récemment d'allégations d'une nature profondément grave. Les faits allégués sont liés à une soirée privée à Tahiti, en août, que la WSL précise ne pas être affiliée à la ligue. La décision revient au WSL Discipline Committee, au titre des règles de conduite du WSL Rule Book. La ligue indique avoir proposé son aide aux autorités compétentes et ne communiquera pas davantage.

Trois points à retenir, parce que les raccourcis vont vite sur ce type de sujet.

D'abord, c'est une suspension provisoire, pas une exclusion. Le surfeur est écarté de toutes les épreuves WSL le temps de la procédure interne, dont la durée n'est pas connue. Sa prochaine épreuve aurait dû être le Pipe Masters, en décembre : classé 24e, deux places sous le cut de mi-saison, il n'était de toute façon pas engagé au Portugal ni aux Philippines.

Ensuite, la WSL ne nomme personne. C'est le journaliste australien Nick Carroll, dans Surfing World, qui a identifié Alan Cleland Jr. le 12 octobre, suivi par Stab, BeachGrit, The Inertia et Radio1 Tahiti. La ligue n'a jamais confirmé ce nom. Le Sydney Morning Herald a constaté que le surfeur avait disparu des classements en ligne de la WSL et du site de Quiksilver, sans qu'aucune des deux marques citées comme sponsors, Quiksilver et Monster, n'ait publié de communiqué.

Enfin, et c'est le point le plus important : au 13 octobre, il n'y a ni plainte connue, ni enquête ouverte, ni mise en examen. Les faits allégués se seraient produits en Polynésie française, où s'applique le droit pénal français. Le parquet de Papeete a indiqué à Radio1 Tahiti, le lundi 12 octobre, qu'aucune enquête n'avait été ouverte localement. La police de Nouvelle-Galles du Sud, saisie par le Sydney Morning Herald, a répondu que l'affaire ne relevait pas d'elle et que tout signalement aurait été transmis aux autorités tahitiennes via la police fédérale australienne. Surfing World écrit qu'au moins trois hommes seraient mis en cause aux côtés du surfeur ; les médias tahitiens donnent des versions différentes de leur nombre et de leur profil. Aucun n'est poursuivi publiquement. Nous ne les nommons pas, et nous ne donnons aucun élément sur l'adolescente concernée au-delà de ce que la presse sérieuse a rendu public : elle serait australienne.

La fédération tahitienne de surf, elle, a parlé. Kevin Bourez, son cadre technique, à TNTV : « Ça reste une grosse onde de choc d'entendre qu'une jeune fille ait subi ce genre d'acte. On va attendre d'avoir des réponses de la justice. » Puis : « Ce n'est pas parce qu'on est avec des sportifs qui sont souvent mis en lumière, qui deviennent des idoles de nos jeunes, qu'ils sont à l'abri de tout type de comportement. Personne n'est à l'abri. »

Pourquoi elle s'est tue

La question, Noah Klapp se la pose elle-même, en toutes lettres, sur la troisième de ses quatre captures : « Why haven't I said anything until now? » Elle y répond sans se ménager : elle aurait voulu parler plus tôt, et une part d'elle s'en veut. Mais à l'époque, écrit-elle, une seule chose lui paraissait plus douloureuse que de porter ce traumatisme : « finally speaking my truth and not being believed », dire enfin sa vérité et ne pas être crue.

Ne pas être crue. C'est l'une des raisons les plus documentées du silence des victimes, et elle n'a rien de propre au surf. L'UNESCO, dans son appel à l'action d'avril 2024 sur les violences faites aux femmes dans le sport, avance deux chiffres : 21 % des sportives déclarent avoir subi une forme d'abus sexuel dans le sport pendant leur enfance, près du double des hommes ; et seules 7 % des femmes signalent les violences qu'elles subissent, par peur de la stigmatisation, de l'exclusion et des représailles. En France, la CIIVISE écrit, dans son rapport de novembre 2023, que 92 % des victimes de violences sexuelles dans l'enfance n'ont reçu aucun soutien social positif après avoir parlé. Dit autrement : parler, c'est trop souvent le faire sans être soutenue, et apprendre ensuite à se taire.

Il y a une autre raison dans le texte de Noah Klapp, plus spécifique au monde où elle vit. Elle est surfeuse de compétition depuis dix ans. Elle a vu l'industrie du surf mettre son ex-compagnon sur un piédestal, dit-elle. Parler, c'était parler contre quelqu'un que tout un milieu applaudissait.

Son témoignage est précis et difficile. Elle décrit des gestes de contrainte physique, des violences sexuelles répétées, une porte bloquée pour l'empêcher de partir, des fuites. Nous ne reproduisons pas le détail de ce qu'elle décrit. Ses mots sont publics, sur son compte, et ils lui appartiennent. Ce sont des accusations : elles n'ont été examinées par aucun tribunal, et la personne qu'elles visent n'y a pas répondu.

Alan Cleland durant une épreuve du CT
Alan Cleland durant une épreuve du CT· WSL

Le piédestal

La phrase qui frappe le plus dans son post n'est pas une accusation. C'est une liste. Noah Klapp cite ce que l'industrie disait, selon elle, de l'homme qu'elle accuse : « What a cool guy ! CT surfer !! Olympian!! Always the life of the party ! »

On reconnaît le ton. C'est celui des posts de marques, des commentaires de webcast, des portraits de rookie. Alan Cleland Jr. a eu ce traitement : champion du monde ISA en 2023 au Salvador, premier Mexicain aux JO en 2024, premier Mexicain sur le CT en 2025, vainqueur de l'US Open of Surfing, free surfer au style apprécié. DuckRew lui-même l'a applaudi. C'est précisément ce qui rend le texte de Noah Klapp inconfortable à lire pour un média surf : elle ne parle pas d'un inconnu, elle parle de ce que nous avons tous contribué à construire.

Elle élargit, et c'est là que son témoignage devient autre chose qu'une histoire personnelle. Dix ans de circuit, écrit-elle, lui ont permis d'observer le comportement de ces soi-disant idoles : ceux qui boivent et font la fête avant les compétitions reçoivent souvent plus d'éloges que ceux qui prennent les choses au sérieux. Il existe aussi, dit-elle, des groupes d'hommes toxiques qui se convainquent mutuellement que leur façon d'agir est acceptable, et qui se poussent même les uns les autres à se comporter ainsi. Elle parle d'un petit cirque, celui de l'industrie du surf et de la WSL, où elle sait qu'il y a beaucoup d'autres histoires comme la sienne.

C'est son regard, pas le nôtre. Mais une surfeuse qui a passé dix ans dans ce milieu l'écrit sous son nom, et nous n'avons trouvé, à ce jour, aucun démenti public.

Ceux qui l'ont crue

La peur de ne pas être crue a duré des années. La réponse a pris cinq heures. Selon BeachGrit, le post de Noah Klapp dépassait 16 000 likes dans ce délai, et sous ses captures, des noms que le surf entier connaît ont écrit en clair.

Kelly Slater, onze titres mondiaux, dit son dégoût d'apprendre tout cela. Indépendamment des accusations en cours, écrit-il, l'histoire de Noah Klapp se suffit à elle-même. Et il la salue : « Good on you for having the strength to speak out. »

Tyler Wright, double championne du monde, la remercie pour son courage et écrit que « Rapists and abusers should never be idolised. »

Bethany Hamilton l'a remerciée d'avoir parlé. Gabriel Medina, Filipe Toledo, Miguel Pupo et le commentateur Selema Masekela ont publiquement affiché leur soutien, selon SURFER et BeachGrit. Carve Magazine a écrit, en une ligne : « Carve backs everyone who comes forward. »

Il y a eu une voix dissonante, rapportée par DUKE : sous un post de Surfing World, le surfeur Harry Bryant aurait écrit qu'à sa connaissance Cleland était coupable par association et qu'il ne fallait pas le jeter aux lions sans avoir toute l'histoire. Le commentaire a depuis été masqué. On le cite parce que c'est aussi ça, une industrie qui réagit : la présomption d'innocence rappelée par un pair, au moment même où une victime présumée demande à être crue. Les deux ne s'excluent pas.

Ce qui s'est passé en cinq heures sous ce post, c'est le contraire exact de ce que Noah Klapp dit avoir redouté pendant des années.

Égalité des primes, inégalité du reste

Le 5 septembre 2018, la WSL annonçait l'égalité des primes entre hommes et femmes sur toutes ses épreuves à partir de 2019, se présentant dans son communiqué comme la première et seule ligue mondiale basée aux États-Unis à le faire. Sa PDG d'alors, Sophie Goldschmidt, parlait de la chose juste à faire. Stephanie Gilmore répondait : « The prize money is fantastic, but the message means even more. »

Cette décision n'est pas tombée du ciel. Elle est arrivée deux mois après la photo virale d'un podium de Pro Junior à Ballito, où la gagnante tenait un chèque de moitié inférieur à celui du gagnant. Et elle est arrivée après deux ans de combat du Committee for Equity in Women's Surfing, fondé en 2016 par Bianca Valenti, Sabrina Brennan, Paige Alms, Keala Kennelly et Andrea Moller, qui avait obtenu une division féminine à Mavericks puis fait pression sur l'État de Californie pour conditionner le permis de la compétition à l'égalité des primes. Sabrina Brennan racontait à KTVU qu'on leur avait fait comprendre que si les femmes continuaient à réclamer l'égalité, Mavericks serait annulé.

Huit ans plus tard, l'égalité des primes est acquise. Ce que le témoignage de Noah Klapp rappelle, c'est qu'elle ne règle pas ce qui se passe en dehors des heats : dans les soirées, les relations, les couloirs d'une industrie qui, selon elle, célèbre certains hommes quoi qu'ils fassent. La recherche académique documente ce climat depuis longtemps. Dans une étude publiée en 2026 par Sage sur les barrières à l'équité de genre dans le surf australien (Kaya, Khanjaninejad, Rothwell et Adair), les femmes interrogées décrivent intimidation et localisme, dans l'eau et hors de l'eau, au point que certaines changent de spot ou d'horaire pour continuer à surfer. Le line-up a été étudié comme un lieu de production d'une masculinité dominante dès 2008 (Gordon Waitt, Social and Cultural Geography).

Le surf n'est pas seul. En France, la cellule Signal-Sports du ministère des Sports a reçu 872 signalements de violences dans le sport en 2025, soit 64 % de plus qu'en 2024 ; 91 % des personnes mises en cause sont des hommes. Depuis 2020, 2 607 signalements ont été traités et 1 135 mesures administratives prises. Dans le surf, un cas a été jugé récemment : en décembre 2025, un ancien coach du Queensland, Connor Lyons, a été condamné à cinq ans de prison après avoir plaidé coupable de 31 infractions sexuelles sur huit enfants, commises notamment pendant des cours et des camps de surf.

On ne cite pas ces chiffres pour dire que le surf est pire qu'ailleurs. On les cite pour dire qu'il n'est pas à part.

La promesse qui nous revient

Il y a une phrase dans le post de Noah Klapp qui parle d'autre chose que d'elle et de lui. Elle dit que cette victime-là, et peut-être d'autres, méritent tout le soutien dont elles ont besoin. C'est pour ça qu'elle écrit, dit-elle : parce que c'est son devoir en tant que femme.

On peut discuter de tout dans cette affaire, et il le faudra, parce qu'une suspension provisoire n'est pas un jugement et qu'un homme présumé innocent a le droit de répondre. Mais il y a une chose qu'on ne discutera pas ici : une surfeuse de 23 ans a tenu, sous son nom, une promesse qu'elle avait faite des années plus tôt. Elle l'a fait en sachant ce que ça coûte dans un milieu où, dit-elle, il y a beaucoup d'autres histoires comme la sienne.

Noah avait promis de parler. Elle l'a fait. La promesse qui nous revient, à nous qui regardons, commentons, applaudissons, est plus simple et plus difficile : écouter. Et ne plus jamais laisser un palmarès décider de qui mérite d'être crue.