Vendredi 16 octobre, Supertubos. Devant, la plage gronde et les tubes déroulent. Derrière le site, sur la dune, Griffin Colapinto est assis seul, les yeux fermés. Il médite. Un peu plus tard, il descend sur le sable, enfile son lycra et signe le meilleur heat de la journée : un tube suivi d'un air reverse pour un 9,17, puis un 8,00, 17,17 au total face à Kauli Vaast. À l'écran, vous auriez vu la vague. Depuis la dune, on a vu l'homme avant la vague. C'est exactement pour ça qu'on est venus.

Du broadcast au tableau des marques

Il y a quelques mois encore, Duckrew racontait le Tour depuis l'écran : le live commenté, les heats décortiqués, les interviews post-heat montées en Reel. Cette semaine, on est arrivés à Peniche avec l'équipe de Rip Curl pour suivre la dixième étape du Championship Tour de l'intérieur. Et l'intérieur, concrètement, c'est une file d'attente devant le tableau des marques, un micro à la main, pour poser trois questions à l'un de ses surfeurs préférés. Pour beaucoup, ce moment-là est un rêve. Pour moi, ça l'a toujours été.

Et un rêve, de près, ça ressemble à des gens. Bianca, qui gère la presse et décide qui peut aller cueillir le vainqueur à la sortie de l'eau. Ludo, à côté de moi dans la file, qui vit la même scène avec les mêmes yeux. On oscille entre l'excitation et quelque chose qui ressemble déjà à une routine. C'est ça, le CT. Et raconter les coulisses, ce n'est pas expliquer qui a le droit de passer ou alors où est la cantine. Ce serait réciter une recette sans jamais avoir goûté le plat. Ce qui nous intéresse, c'est la brigade.

Ludo à la caméra depuis le zone média, et les athlètes qui descendent les marches pour rejoindre l'eau
Ludo à la caméra depuis le zone média, et les athlètes qui descendent les marches pour rejoindre l'eau

Supertubos n'a pas attendu

Supertubos, que la WSL surnomme la Pipeline portugaise, n'a pas fait de cadeau. L'étape retrouve l'octobre de ses grandes années et ouvre, pour la première fois, la postseason : après le cut, 22 hommes et 14 femmes, deux wildcards de chaque côté, et plus aucun filet. Chaque heat est une élimination directe. Vous perdez, vous rentrez.

Le public portugais a eu ce qu'il était venu chercher. Teresa Bonvalot, wildcard locale et rider Rip Curl, a sorti la n°1 mondiale Gabriela Bryan, 11,40 à 10,93, et la plage a explosé. Guilherme Ribeiro, pour sa toute première apparition sur le CT, a renvoyé Kanoa Igarashi à l'hôtel. Kauli Vaast, champion olympique et rookie 2026, a dominé Jake Marshall 12,27 à 3,40, puis s'est présenté devant Colapinto et a tenté un tube en switch, ce genre de geste qu'on ne voit presque jamais en heat, et qui dit tout de l'envie. Et Erin Brooks, 19 ans, elle aussi en Rip Curl, a enchaîné une quinzième victoire de heat d'affilée, avec trois événements remportés coup sur coup dans les jambes. On a beau connaître ces noms par cœur, les voir à vingt mètres change tout.

Le heat de Marco

Marco Mignot a surfé le deuxième heat de la journée, face à Morgan Cibilic. Dix vagues prises, aucune pour construire : 3,83 et 1,27, un total de 5,10 contre 8,17. Éliminé dès le premier tour. Il y a un an, sur cette même plage, le Rookie de l'année 2025 avait battu Griffin Colapinto et fini cinquième. Cette fois, l'océan a dit non.

Dans les dernières minutes, l'estomac serré, presque la larme à l'œil. À chaque vague, l'envie de le voir gagner. Puis, à la sortie de l'eau, ce que l'écran ne montre pas toujours : sourire aux caméras, répondre aux questions avec l'esprit ailleurs. Un surfeur ne fait pas ça pour sa visibilité. Il pose une pierre. Il entretient l'amour d'un sport auquel il a donné sa vie, même les jours où ce sport ne lui rend rien. En face, Cibilic est un rider Rip Curl, la marque avec laquelle on est arrivés. On aurait pu se sentir tiraillés. On a surtout compris une chose : ici, tout le monde a déjà perdu un heat comme celui-là. Et personne ne l'oublie.

Une bière après un repas avec la team Rip Curl
Une bière après un repas avec la team Rip Curl

Ce qui fait une équipe

Une équipe, c'est vouloir toucher la même chose. Pour un surfeur de gros, c'est le binôme qui veille sur vous dans l'eau. Sur le CT, c'est le coach qui vous rapproche du trophée, et la famille qui hurle sur le sable, à cent mètres du petit qu'elle a porté toute une vie. Chez les marques, c'est pareil. Rip Curl est née en 1969 à Torquay, à deux pas de Bells Beach. Elle accompagne Peniche depuis la première édition, en 2010, et fait tourner le Gromsearch pour les gamins qui rêvent de ce lycra. Ses employés courent dans tous les sens du matin au soir, et ils sourient quand même : ils savent sur quel événement ils sont.

Et au milieu de tout ça, notre petite team. Théo, qui court partout avec son objectif pour ramener la plus belle vague de la journée, et qui s'excuse toutes les cinq minutes d'être trop direct en montrant son dernier clip de Kauli. Ludo, face aux surfeurs qu'il a toujours regardés, qui le vit de l'intérieur. Et chaque soir, après avoir fait des dizaines de choses qui paraissaient impossibles il y a quelques mois, on retrouve notre normalité dans le Chamobus, le van qui nous a amenés jusqu'au Portugal. Les petites habitudes des uns et des autres, celles qui font passer une bonne journée au groupe, construisent peu à peu, comme chez tous ceux qui suivent le Tour, notre propre équipe.

Tous dans la même direction

On m'avait dit que le surf était un petit monde fermé. Depuis un an, je découvre un petit monde où tout le monde avance dans la même direction. La WSL, qui veut montrer que ce sport est l'un des plus beaux au monde. Rip Curl, qui soutient les groms autant que les champions, et qui nous fait confiance pour faire résonner cet événement dans la communauté Duckrew. Des médias comme Stab, ou comme nous, qui ne veulent pas perdre une miette de ce qui se joue sur cette plage. Et surtout les surfeurs, qui nous font rêver et qui, dans la victoire comme dans la défaite, se respectent.

Le surf, pour beaucoup, c'est le moment où l'on se déconnecte de tout. Pour moi, c'est l'inverse : c'est ce qui me connecte aux autres. Décrocher les rêves, les uns après les autres. Et surtout partager ceux des autres. Vu de loin, un événement comme celui-ci peut paraître surproduit. Vu de l'intérieur, il n'y a que des amitiés, des rencontres et des histoires qu'on découvre en vrai, toutes reliées au même océan. Peu importe le rôle de chacun dans la machine : tous ces petits groupes n'en forment finalement qu'un.

Simmers avant son heat
Simmers avant son heat· Ludovic Thibaut

Supertubos est en stand-by. La houle reviendra, et avec elle les quarts de finale. Nous, on sera encore là, derrière le tableau des marques, avec un rouage de plus dans la machine. Il s'appelle Duckrew. Voilà le premier chapitre du Tour vu de l'intérieur. La plus belle histoire du surf, c'est celle qu'on écrit ensemble.