Il y a des trophées qui racontent une saison, et il y a ceux qui racontent une vie. Quand Justine Dupont est montée sur la scène du Lido Theater, à Newport Beach, pour recevoir son prix de surfeuse de l'année, on a surtout vu quinze ans d'obstination. Quinze ans à chercher des vagues que la plupart d'entre nous préfèrent regarder de loin, et à les surfer avec une ligne que même les hommes du circuit lui envient. Elle a 35 ans, elle est la meilleure surfeuse de grosses vagues du monde, et elle est française. On avait envie de prendre le temps de vous la raconter.
La gamine de Lacanau qui faisait tout
Justine naît à Bordeaux le 27 août 1991 et découvre le surf à 11 ans, sur les plages de Lacanau. Très vite, elle fait tout, et elle fait tout bien. Le shortboard, le longboard, le SUP. À 15 ans, elle dispute déjà des championnats du monde de longboard à la Côte des Basques, à Biarritz. Elle en parlait elle-même, quelques années plus tard, avec sa simplicité habituelle : « J'ai disputé mes premiers championnats du monde à l'âge de 15 ans, à la Côte des Basques. J'avais fait deuxième. »
Cette polyvalence, c'est sa signature. Championne d'Europe de longboard en 2014, championne de France de surf et de longboard la même année en 2015, championne du monde ISA de SUP surf en 2019 au Salvador. Et en 2012, à 20 ans, la consécration que tout le monde attendait : sa qualification pour le Championship Tour, le circuit d'élite. L'histoire aurait pu s'écrire là, sur les plages de la Gold Coast, aux côtés des meilleures surfeuses de la planète. Elle s'est écrite ailleurs. Quelques jours avant son premier événement, Justine se blesse au coude à l'entraînement et doit rentrer en France. Le rêve du CT s'arrête avant d'avoir commencé.

Là où les autres ne vont pas
C'est souvent comme ça que naissent les plus belles histoires : quand la porte prévue se ferme et qu'une autre, plus large, s'ouvre. À l'automne 2013, Justine se fait tracter pour la première fois sur Belharra, la vague mythique au large de Saint-Jean-de-Luz. Elle y découvre le tow-in, le remorquage au jet-ski, et quelque chose se déclenche. Suivent Mavericks, en Californie, puis Jaws, à Hawaï, où elle termine deuxième du Pe'ahi Challenge en 2016 et vice-championne du monde WSL de surf de gros la même année. Et puis, en février 2017, Nazaré. Deux mois de campagne au Portugal avec Fred David, son compagnon, aux commandes du jet-ski. Elle ne repartira jamais vraiment.
Les années suivantes sont une pluie de récompenses. Deux trophées aux WSL Big Wave Awards 2019, dont celui de la plus grosse vague féminine de l'année, surfée à Nazaré. Encore deux en 2020, Ride of the Year et Performance of the Year. Encore deux en 2022. Mais ce que les palmarès disent moins, c'est le prix à payer. Fin 2018, une grosse chute à Jaws l'éloigne longtemps de l'eau. Elle revient. En décembre 2022, toujours à Jaws, elle percute la planche d'un autre surfeur en pleine vague. Elle en parlera avec son humour habituel au journal Sud Ouest, racontant avoir « pris un cocotier sur la tronche ». Trois semaines plus tard, elle était à Cortes Bank.

La plus grosse vague d'une femme, peut-être
Le 11 février 2020, à Nazaré, Justine surfe une vague mesurée à 21,5 mètres par la WSL. Ce jour-là, la Brésilienne Maya Gabeira en prend une de 22,4 mètres, qui reste le record du monde féminin homologué par le Guinness. Mais le chiffre de Justine, lui, dépasse la plus grosse vague masculine primée cette année-là, celle de Kai Lenny. On en parle encore.
Puis vient le 13 janvier 2023. Cortes Bank, un haut-fond perdu à une centaine de kilomètres au large de la Californie, où une mission express est montée pour la série 100 Foot Wave de HBO. Tractée par le Brésilien Lucas Chianca, Justine dévale une vague estimée à 75 pieds, soit près de 23 mètres. La vague n'a jamais été homologuée officiellement, mais elle est peut-être la plus grosse jamais surfée par une femme. Elle lui a valu trois prix d'un coup aux premiers Big Wave Challenge Awards, en 2023, dont son premier titre de surfeuse de l'année. Sur ses réseaux, elle écrivait simplement : « Quelle expérience incroyable au milieu de l'océan à Cortes Bank ! »

Quelques jours avant, le 22 janvier 2023, elle avait déjà marqué l'histoire : à Waimea Bay, elle faisait partie des six premières femmes à surfer l'Eddie Aikau, la compétition la plus sacrée du surf hawaïen, qui ne se court que lorsque la houle dépasse les six mètres. Elle y est retournée en décembre 2024. Au Honolulu Star-Advertiser, elle confiait que recevoir cette invitation était un immense honneur, surtout quand on ne vient pas de Hawaï.
Nazaré, chez elle
Si Lacanau est là où tout a commencé, Nazaré est son royaume. Sur la compétition WSL de la Praia do Norte, elle a été sacrée quatre fois chez les femmes : en 2020, en 2021, puis deux fois en 2025. La troisième victoire, en février 2025, est sans doute la plus belle. C'était son retour à la compétition après la naissance de son premier enfant, et son score de 19,06 l'aurait classée deuxième du tableau masculin, juste derrière un autre Français, Clément Roseyro. Elle expliquait ce jour-là qu'elle avait longtemps eu beaucoup de peur, et que depuis qu'elle était maman, elle s'inquiétait davantage pour son fils que pour les vagues géantes. Dix mois plus tard, en décembre, elle remettait ça avec un 19,87, loin devant toutes les autres.

C'est cette saison-là, entre l'Irlande, Nazaré et l'Espagne, que ses pairs ont récompensée à Newport Beach. Et elle le dit sans détour : « Ce titre-là équivaut à être championne du monde puisque ça récompense la surfeuse qui s'est le mieux illustrée sur la saison. »
Et maintenant ?
Justine Dupont n'a jamais été seulement une surfeuse. Elle préside la commission des athlètes de la fédération internationale depuis 2018 et elle est l'un des visages de 100 Foot Wave. Elle vit aujourd'hui au Portugal, avec sa famille, à attendre que l'Atlantique se réveille.
Et il va se réveiller bientôt. La fenêtre du TUDOR Nazaré Big Wave Challenge s'ouvre le 1er novembre et court jusqu'au 31 mars. Sur la liste des invités, son nom est là, évidemment. Elle a 35 ans, deux titres de surfeuse de l'année d'affilée, et une vague de 23 mètres dans les jambes. On ne sait pas ce qu'elle ira chercher cet hiver dans les canyons de Nazaré. On sait juste qu'on la regardera, le souffle coupé, comme à chaque fois.

