Imaginez un peu. Une cinquantaine de surfeurs qui s’affrontent sur les meilleures vagues du monde pendant 10 étapes avant d’arriver au point d’orgue de la saison. Ils se donnent rendez-vous pour une ultime danse sur le spot le plus mythique du surf mondial, Pipeline et sa variante Backdoor, le tout dans des conditions incroyables. Et si le scénario fait déjà rêver, il faut y ajouter une course au titre totalement folle. Maintenant que vous avez le contexte, il est l’heure de vous replonger dans le Billabong Pipe Masters 2015.

Les forces en présence

Depuis quelques saisons maintenant, la WSL nous habitue à des playoffs entre les cinq meilleurs surfeurs et surfeuses pour déterminer qui soulèvera le prestigieux trophée décerné au champion du monde. Avant ça, la course au sacre se jouait sur la totalité du calendrier et opposait généralement deux, voire trois surfeurs. C’est le cas entre Medina, Slater et Fanning en 2014, ou encore entre John John Florence et Jordy Smith en 2016.

En 2015, ce ne sont pas trois mais bien cinq surfeurs qui s’affrontent directement ou à distance pour décrocher un sacre mondial : Mick Fanning, Felipe Toledo, Adriano de Souza, Gabriel Medina et Julian Wilson. Il y en a même mathématiquement un sixième en la personne d’Owen Wright, mais l’Australien, victime d’une commotion cérébrale, est malheureusement hors course.

Et si Fanning est numéro 1 mondial avant le début de l’épreuve hawaïenne, ses concurrents rêvent de prendre son scalp pour le coiffer au poteau dans les ultimes séries de l’année. Avant même le début de la compétition, l’atmosphère est électrique et les conditions (de 2,5 mètres à 3 mètres dans les plus beaux jours) rajoutent une dose d’épic. La suite appartient à l’Histoire.

Gabriel Medina - WSL / Laurent Masurel

Un déroulé époustouflant

Maintenant que les présentations sont faites, place au spectacle ! Le premier tour est déjà le théâtre de surprises. Si Fanning et Medina se qualifient tranquillement pour le tour suivant, Toledo, Adriano de Souza et Wilson sont contraints de passer par les repêchages pour rester en vie. Les premières sueurs froides perlent sur le front de ces grands noms du surf qui, finalement, parviennent à se sortir du piège pour accéder au troisième tour.

Après plusieurs jours off, c’est à ce stade de la compétition que les premières têtes tombent. Felipe Toledo et Julian Wilson se font éliminer prématurément de la compétition. Pour l’un comme pour l’autre, cela se joue à seulement quelques points. Leur rêve de décrocher leur premier titre de champion du monde tombe à l’eau. Les autres se qualifient pour la suite, un round non éliminatoire qui offre un peu de répit dans ces vagues folles.

Les Brésiliens Medina et De Souza se qualifient directement pour les quarts de finale. Mick Fanning quant à lui est acteur de ce que beaucoup estiment être la “plus grande série de tous les temps”. Avec Kelly Slater et John John Florence, ils se rendent coup pour coup dans des vagues tubulaires incroyables et devant une foule en délire. Dans les derniers instants, et alors qu’il n’est pas encore assuré de voir les quarts de finale, l’Australien nous offre une séquence qui s’inscrit dans la légende. Il sort d’un énorme barrel, lève les mains au ciel en hommage à son frère Peter décédé quelques jours plus tôt et récupère la note de 9.30. La dernière vague de King Kelly ne change rien et Fanning rejoint Medina et De Souza à l’étape supérieure.

Mick Fanning - WSL / Kirstin Scholtz

Le dénouement de la saison

Désormais, les trois derniers prétendants ne se lâchent plus. Ils éliminent tous ceux qui se dressent sur leur chemin et arrivent en demi-finales. Une fois dans le dernier carré du Pipe Masters, il ne reste que deux places pour trois surfeurs encore en course pour le titre suprême. Adriano de Souza se qualifie pour l’ultime série en se défaisant du surprenant Mason Ho. De leur côté, Medina et Fanning se font face et, au bout du suspens, c’est le Brésilien qui s’impose. Mick Fanning qui a géré d’une main de maître toute la saison jusqu’à porter le lycra jaune dans cette dernière épreuve, n’a pas réussi à concrétiser tous ses efforts pour décrocher un quatrième titre mondial. Il n’en aura d’ailleurs plus jamais l’occasion.

Avant même de disputer la finale, grâce à sa qualification et à l’élimination de l’Australien, Adriano de Souza s’offre son premier et seul titre de champion du monde WSL. Un succès incroyable pour celui qui occupait la troisième place du classement général avant le début de la compétition. “Je dédie cette victoire à mon frère qui m’a acheté ma première planche, et aujourd’hui je me retrouve sur le toit du monde. Le plus beau jour de ma vie est arrivé”.

Il reste tout de même encore une finale à jouer et tous les regards sont donc tourné sur les deux stars brésiliennes. Certainement galvanisé par son nouveau statut, De Souza devance son compatriote et devient le premier Brésilien à s’imposer sur le Pipe Masters. Tout n’est pas à jeter pour Gabriel Medina puisque à l’issue de la compétition il est le seul Brésilien (encore à ce jour) à remporter la Triple Crown grâce à ses performances sur le Hawaiian Pro, le Sunset Pro et le Pipe Masters. Une journée historique pour le surf brésilien.

Adriano de Souza - WSL / Kirstin Scholtz

La saison 2015 a marqué toute une génération de fans de surf. Par ses histoires, ses résultats et surtout sa fin incroyable, elle a réussi à tenir toute une communauté en haleine pendant plusieurs mois. D’ailleurs, dans son discours de fin de saison, le directeur général de la WSL de l’époque Paul Speaker affirme que “Décembre 2015 a été le plus grand mois de l’histoire du surf professionnel”. Et alors qu’aujourd’hui cette même ligue cherche sans cesse à se réinventer pour attirer un nouveau public, elle ne devrait pas oublier son ancienne formule et, surtout, cette saison folle qui 11 ans plus tard fait encore parler d’elle. Car c’est bien avec ce genre de scénario hitchcockien que l’on fait naître la passion.